Interview réalisée par Nadjidoumdé Florent

Inauguré en novembre 2010 et rendu opérationnel en avril 2011, l’hôpital de la Mère et de l’Enfant, aujourd’hui appelé Centre hospitalier de la Mère et de l’Enfant (Chume), continue à améliorer ses activités pour offrir des soins de qualité au couple mère-enfant malgré la rareté et l’insuffisance des ressources financières et humaines. Son Directeur général, Dr Mahamat Nour Abakar Djibrine, évoque avec Magazine Tchad Santé les améliorations apportées, les défis et les difficultés que rencontre le centre hospitalier.
Monsieur le Directeur Général, présentez l’hôpital de la Mère et de l’Enfant que vous dirigez. Comment se porte-t-il ?
Merci d’être venu et merci pour l’intérêt que vous portez au Centre hospitalier universitaire de la Mère et de l’Enfant, qui est un grand centre dans notre paysage de santé aujourd’hui, dans notre pays. Cet hôpital a été inauguré en novembre 2010 et a ouvert ses portes en avril 2011. C’est le centre de référence pour le couple mère-enfant. C’est un centre hospitalo-universitaire qui a trois missions : la mission de soins, la mission d’enseignement et la mission de recherche. Cet hôpital, à son ouverture, avait une capacité de 250 lits couchés, et aujourd’hui il en compte beaucoup plus. Nous avons ajouté un service des urgences qui peut accueillir jusqu’à 90 malades, ainsi que le service de nutrition thérapeutique que nous venons d’ouvrir et qui peut prendre une trentaine de malades. Donc, il est en pleine extension.
Donc, comment se porte l’hôpital ?
Cet hôpital est en train de grandir parce que la demande est croissante, l’offre est croissante, la population de N’Djamena est en train de grandir, le nombre est en train d’augmenter, et donc, du coup, les malades que l’on reçoit d’année en année deviennent de plus en plus nombreux. Aujourd’hui, on offre de nouveaux services, de nouvelles possibilités de soins, et donc cela fait que l’hôpital est dans une lancée d’extension et de développement, avec des pôles beaucoup plus spécialisés. C’est ça aujourd’hui la vision de l’hôpital.
Alors quels sont les services de soins que l’on peut y trouver ?
En gros, vous avez deux grosses entités.
Vous avez tout ce qui est mère, donc tout ce qui est gynécologie-obstétrique, avec les services de consultation, le dépistage du cancer du col, la consultation prénatale, la salle d’accouchement, les urgences gynéco, les hospitalisations, la réanimation pour les femmes, le bloc opératoire et le service d’hospitalisation pour tout ce qui est femme.
Du côté de la pédiatrie, nous avons le service des urgences, le service de pédiatrie et spécialités, composé du service de nutrition thérapeutique, de l’unité de consultation pour la drépanocytose, de l’unité de consultation pour la diabétologie et l’endocrinologie pédiatrique, de la dermatologie, de la neurologie et de la vaccination. En plus, nous avons le service de chirurgie pédiatrique, le service de néonatologie avec l’unité de soins intensifs néonatals, la réanimation pédiatrique, les hospitalisations pédiatriques et les urgences. La pédiatrie et la gynécologie obstétrique partagent naturellement les salles du bloc opératoire.
Pour ajouter à ces services, il faut aussi mentionner les services techniques : la pharmacie, le laboratoire, les services d’imagerie, la morgue et les services administratifs qui permettent à l’hôpital de fonctionner.
Combien de médecins ou de spécialistes travaillent-ils dans cet hôpital ? Et pensez-vous que cet effectif permet de répondre efficacement aux besoins des patients ?
Actuellement, nous fonctionnons avec 42 médecins spécialistes et 20 médecins généralistes.
Ce sont ceux qui sont permanents. Mais nous avons aussi les étudiants en spécialité, donc les résidents, que nous n’avons pas comptabilisés dans ce nombre là. Par spécialité, par exemple en gynécologie, vous avez des résidents en quatrième année, en deuxième année, en première année qui sont à l’hôpital. En pédiatrie aussi, c’est la même chose. Et donc, par niveau, vous pouvez avoir cinq ou six personnes qui sont des médecins en spécialisation.
En plus, nous avons des étudiants en médecine, donc les cinquièmes et septièmes années, qui font des stages au niveau de l’hôpital, et des étudiants en parcours complémentaire d’activités, c’est-à-dire des médecins généralistes qui ont fini la formation à l’hôpital mais qui font une année de stage avant de soutenir leur thèse. Ceux-là aussi sont déjà des médecins dans les hôpitaux et renforcent l’activité de l’hôpital.
Donc, cet effectif est-il suffisant ?
Pour certains profils, il faut encore beaucoup plus. Quand on voit l’activité de l’hôpital, par exemple en gynécologie obstétrique, il y a 13 gynécologues-obstétriciens. Mais quand vous voyez la quantité d’activités qui se fait, il faudra toujours en avoir plus, en former plus pour qu’il y ait beaucoup plus d’attention et de qualité dans tout ce qu’on fait. Et aussi pour ne pas épuiser le personnel. Il faut utiliser ce personnel de manière modérée pour qu’on puisse l’utiliser beaucoup plus longtemps. Parce qu’on sait que, quand la charge d’activité est très intense, cela fait vieillir le personnel beaucoup plus rapidement. Et donc, plus on en a, mieux c’est.
Il y a des profils qui manquent actuellement, notamment en anesthésie-réanimation, qui n’existent presque pas au niveau national. Nous avons un Tchadien anesthésiste-réanimateur qui vient de rentrer de formation et deux expatriés anesthésistes-réanimateurs. Il y a un programme de spécialisation en anesthésie-réanimation qui va être lancé bientôt à l’Université de N’Djamena et cela permettra de pallier ce manque d’une ressource transversale utilisée par toutes les spécialités.

Est-ce que l’hôpital récupère seulement les étudiants formés ici ou envoie-t-il aussi ses agents en spécialisation ?
Non, l’hôpital exprime ses besoins au ministère de la Santé et c’est le ministère, à travers son programme de renforcement de capacités, qui envoie les médecins en spécialisation selon les besoins exprimés par les hôpitaux et selon le plan de formation qui est établi, un plan qui s’étale sur 5 à 10 ans.
À combien estimez-vous le nombre de patients traités par jour dans votre hôpital ?
Nous avons fait le compte pour l’année passée : nous étions à 59 000 patients pris en charge pour l’année 2024.
Donc, quand vous faites le rapport sur les 300 jours de l’année, on se retrouve à peu près à 150–200 malades par jour.
Comme son nom l’indique, l’hôpital de la Mère et de l’Enfant a été créé pour offrir exclusivement des soins de qualité à la mère et à l’enfant. Pensez-vous que l’hôpital assume pleinement cette mission ?
Je dirais que oui. Mais vous savez, pour un seul hôpital, quand on dit la couche vulnérable, cela fait qu’aujourd’hui on a des patients qui viennent d’Ambatta, de Farcha, de Zaraf, de Ndjari, etc., parce que justement, notre rôle, c’est ça. On l’assume entièrement, on fait la gratuité des soins, on prend en charge tous les indigents parce qu’on a un service social. Et donc, ce travail, nous le faisons, et c’est peut-être ce qui fait que le nombre de patients augmente d’année en année.
Vous parlez de service social. En quoi consiste-t-il ?
Le rôle du service social, c’est de s’occuper de tous ceux qui sont indigents. Ce sont des agents du ministère de l’Action sociale affectés à l’hôpital. Quand un patient se présente et n’a pas les moyens, il est signalé au service social, qui fait une enquête, établit une fiche, et prend en charge tout ce qui est soins pendant le séjour du malade.
Comment peut-on identifier un patient indigent ?
C’est très simple. Quand vous donnez une ordonnance à un malade et que vous revenez après 2–3 heures et qu’il ne l’a pas honorée, c’est quelqu’un qui est indigent. Nous avons des équipes d’accueil au service des urgences. Une femme peut venir seule avec son bébé et ne pas pouvoir payer les ordonnances. C’est alors que les agents d’accueil appellent le service social pour résoudre le problème à l’instant T. Ensuite, le service social fait les enquêtes pour vérifier le domicile, le travail, le niveau socio-économique de la personne, afin de déterminer si c’est réellement un cas social.
Combien peut dépenser l’hôpital pour la prise en charge des cas sociaux par an ?
Pas seulement pour les cas sociaux. Nous avons comptabilisé tout ce que l’hôpital a fait gratuitement. En plus des cas sociaux, il y a la gratuité. Par exemple, la consultation coûte 5 000 francs. Si l’hôpital la fait à 5 000, cela signifie qu’il y a une réduction de 5 000 faite pour la population. Si nous opérons une hernie à 60 000, alors que la même hernie se fait au privé à 400 000 ou 500 000, la différence est comptabilisée. Il y a aussi les césariennes gratuites, les urgences gratuites, etc. Tout cela a été comptabilisé avec les cas sociaux non payants, et nous sommes arrivés à 5 milliards, 100 et quelques millions pour l’année 2024. C’est le coût de la gratuité, c’est ce que l’État a fait pour la population rien qu’au niveau de l’hôpital de la Mère et de l’Enfant. Il y a d’autres hôpitaux aussi qui font de la gratuité, et c’est un coût non négligeable.
Monsieur le Directeur, quelles sont les difficultés ou les défis auxquels l’hôpital fait face ?
Ils sont de plusieurs ordres. Je vais commencer par tout ce qui est médical. Vous savez que la santé a un coût et aujourd’hui les ressources se font de plus en plus rares, alors que le progrès est de plus en plus rapide. L’hôpital fait face à cette rareté de ressources pour se maintenir et offrir à la population le même standing de soins qui se fait ailleurs.
Ensuite, il y a la gratuité de soins, qui devient d’année en année beaucoup plus importante, parce que les gens viennent de plus loin, sachant que, même s’ils n’ont rien, ils seront pris en charge. Cela continue à peser sur l’hôpital.
Côté ressources humaines, nous avons des agents qui ne sont pas motivés par vocation. Avant, enseignants, médecins, infirmiers faisaient le travail par vocation. Aujourd’hui, certains choisissent ces métiers pour des débouchés professionnels. Ces agents-là, il est difficile de les cadrer pour qu’ils travaillent selon l’éthique et la déontologie.
Nous avons aussi le comportement du Tchadien. Quand vous venez dans une institution publique, vous avez votre liberté, mais les autres aussi ont leur liberté. La première chose que les Tchadiens disent : l’accueil dans les hôpitaux est mauvais, il n’y a pas d’hygiène. Mais venez à 16 h, à l’heure des visites, regardez le nombre de visiteurs : ce n’est pas moins de 2 000 personnes qui entrent chaque jour. Une visite, ce n’est pas élire domicile, manger, jeter les choses par terre. Les hôpitaux nous appartiennent à nous tous.
La meilleure façon de garder un endroit propre, c’est de ne pas le salir.
Il y a aussi l’agressivité : chacun pense que son malade est plus urgent que les autres. Pourtant, au Tchad, nous avons un des temps d’attente les moins longs aux urgences : rarement plus de 30 minutes, alors qu’en Europe l’attente moyenne est de 3 à 6 heures. Mais quand un patient est prioritaire, le médecin le fait passer avant, et les autres réagissent. D’où les tensions.
Quelles sont les maladies récurrentes que vos services traitent ?
Dans nos rapports annuels, le paludisme occupe toujours la première position, chez les femmes comme chez les enfants. Il faut rappeler les mesures d’hygiène et de protection contre le paludisme. Nous recevons surtout les cas graves. Il ne faut plus acheter des médicaments dans la rue. En cas de maladie, il faut aller au centre de santé le plus proche, qui pourra référer si nécessaire.
Chez les femmes, nous recevons beaucoup de cas d’éclampsie liés au manque de suivi de grossesse. C’est inadmissible de voir encore des femmes qui n’ont eu aucun suivi, accouchent à domicile et arrivent avec des complications. L’État a construit des hôpitaux : il faut les fréquenter pour réduire les décès évitables.
En tant que médecin et responsable d’une grande structure sanitaire au Tchad, comment appréciez-vous notre système sanitaire ?
Pour moi, il faut améliorer tous les jours. Il ne faut jamais se contenter de ce qu’on a. Aujourd’hui, notre système se construit, malgré les chocs vécus. Nous avançons. Il n’est pas parfait : déficit en ressources humaines, mais des recrutements sont prévus. Les partenaires, dans le cadre de la crise de l’Est, renforcent aussi le système avec des recrutements.
En infrastructures et équipements, le Tchad a fait beaucoup. Les hôpitaux de N’Djamena que nous négligeons parfois sont plus grands que ceux de nombreux pays voisins. À nous de valoriser ce que nous avons.
Pour les médicaments, le Tchad est enclavé : tout vient de l’extérieur. Mais des efforts sont en cours pour produire localement, peut-être d’ici 2 à 5 ans. En équipements, nous avons aujourd’hui des dispositifs que beaucoup de pays n’ont pas. Certains de nos maîtres, en visite, découvrent ici des équipements qu’ils n’ont pas chez eux.
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