Le président sortant de l’Ordre national des médecins du Tchad (ONMT), Dr Mbainguinam Dionadji, explique l’apport de l’Ordre dans le fonctionnement du système de santé au Tchad et déplore le mauvais traitement des médecins et les mauvaises conditions auxquelles ils sont soumis.
Monsieur le président, quels sont les objectifs de l’Ordre national des médecins du Tchad ? comment fonctionne-t-il ?
L’Ordre est né en août 1991 par ordonnance n°009/PR/1991. Il a été mis en place pour garantir de la profession médicale au Tchad. Il a ses démembrements dans les 23 provinces du Tchad. Et dans ces démembrements, le travail qui est fait et qui est coordonné par le bureau national, c’est d’être aux côtés des médecins, et aux côtés des autorités pour le bonheur des patients. C’est une organisation non syndicale, apolitique qui œuvre pour le service public. Son rôle, c’est d’aider à faire observer la bonne manière de faire la médecine.
Les objectifs de l’Ordre, qui peuvent se confondre avec ses missions, c’est d’abord garantir la qualité des soins aux patients en mettant en place quelques règles à observer. Bref, le but principal, c’est de faire de telle sorte qu’il y ait une bonne médecine en ayant la qualité, les compétences de ceux qui offrent les soins.
Combien de médecins sont inscrits au tableau de l’Ordre à ce jour ?
Dans l’ordonnance qui a mis en place l’Ordre, il est dit ne peut exercer sur le territoire national qu’un médecin qui est inscrit sur le tableau de l’ordre. En ce sens, nous avoisinons 3 000 médecins qui ont leur matricule au niveau de l’Ordre. De ce nombre, il faut noter ceux qui sont décédés, d’autres dans l’administration, etc.
Pour être inscrit, le médecin doit fournir des preuves de l’authenticité de son diplôme de médecine. Une commission de l’Ordre siège pour examiner le dossier et donner son avis.
Quel est niveau de collaboration de l’Ordre avec les autorités sur des questions de santé ?
L’Ordre est une institution républicaine, mais pas constitutionnelle. Notre collaboration va de la suggestion au conseil. L’une des missions de l’Ordre, c’est d’être conseiller des pouvoirs publics en ce qui concerne la santé. Le ministère de la Santé publique, tout comme toute autre entité dans le domaine, demande toujours les conseils et suggestions de l’Ordre. À ce niveau, notre collaboration est bonne.
En tant que régulateur de bonnes pratiques de médecine, quelle est votre analyse du système de santé au Tchad ?
Tout le monde s’accorde sur le fait que le système sanitaire tchadien est malade. Il y a eu des forums qui ont été organisés sur le diagnostic du système de santé, et le mal pointé du doigt, c’est la gouvernance. Le système de santé souffre de la malgouvernance qui entraine le laxisme qui fragilise le travail. Le système de santé de notre pays est très bien organisé en pyramide (niveau primaire, secondaire et tertiaire) que s’il y a bonne gouvernance, nous n’aurions pas de difficultés. Sur le papier, vous avez l’impression qu’on fait bien les choses, mais en réalité, il y a un sérieux malaise dans le secteur de la santé, il n’y a pas de rigueur qui oblige à des résultats sur les efforts et investissements faits pour obtenir la qualité du système de santé.
Justement sur cet aspect, au-delà du dysfonctionnement que vous veniez d’évoquer, vous en tant que médecin, quelles impressions avez-vous par rapport aux conditions de vie et de travail d’un médecin au Tchad ?
Le médecin tchadien se donne, mais il n’est pas encouragé parfois. Et dans ça, certains partent ailleurs pour se soigner sans oublier qu’ailleurs c’est l’investissement qui fait qu’il y a des soins de qualité. Et là-bas même, on a les médecins tchadiens qui sont là. Au lieu de ramasser les experts pour le travail, ils préfèrent recruter des personnels peu qualifiés. Pour qu’il ait un soin de qualité, les médecins doivent être considérés et encouragés dans leur travail. Les patients disent parfois qu’ils sont mal accueillis, sans oublier que cela nécessite l’investissement.
L’État lance les concours pour entrer à l’école de santé. En principe, ceux qui ont réussi à ce concours n’ont pas besoin de demander avant qu’on les intègre à la fonction publique, parce que le besoin est senti. On lance les concours, on forme les gens, mais après ils sont délaissés. Il n’est pas facile de voir dans ce pays un jeune médecin sorti et installé parce que les banques ne peuvent octroyer de crédit adéquat pour l’aider à pouvoir s’installer pour exercer son métier. Le médecin Tchadien fait de l’impossible pour garantir la santé des Tchadiens.
Quels sont les défis de l’ordre pour son épanouissement intégral ?
L’épanouissement de l’ordre, c’est au travers du bien-être des médecins d’une manière générale. Quand le médecin tchadien va s’épanouir, l’ordre aussi s’épanouit parce qu’il est là pour aider à pouvoir faire la bonne pratique médicale. Qu’est-ce qu’un médecin fructueux peut faire ? On sera épanoui lorsqu’on est bien considéré pour bien garantir la bonne qualité de soins à la population. Pour ceux qui partent ailleurs pour se soigner, on peut faire du tourisme sanitaire lorsqu’on a les moyens, sinon la grande partie de la population a besoin d’un soin favorable de la part des médecins, et pour que les médecins offrent des soins adéquats, il faut qu’ils soient considérés. Faudrait qu’il ait des investissements, des moyens pour la bonne médecine. Pour ceux qui partent ailleurs pour se soigner, comprenez que ce n’est pas le médecin tchadien qui est le problème, mais ce sont les conditions.
Ce n’est pas un problème de ressources allouées au département de la Santé qui pose problème ?
Dans ce pays, y a un peu de tout. Si les ressources allouées sont insuffisantes, il y a aussi l’insuffisance dans la gestion. Il y a plutôt une mauvaise gestion, j’ai toujours dit que la médecine est comparable à l’armée où les moins gradés ne peuvent être au-dessus des plus gradés, car ça pose problème. C’est souvent ce genre de dysfonctionnement qui paralyse la bonne gestion des ressources. Ceux qu’on appelle gestionnaires, parfois, n’ont rien à voir avec la santé, et ils sont là pour commettre des dégâts que les agents sanitaires subissent les conséquences. Pourtant, on a les gestionnaires bien formés qui chôment. Dans ce cas, quelle que soit la quantité des ressources, la bonne gestion ne sera pas au rendez-vous.
Est-ce l’ingérence politique dans la gestion ?
Justement, le politique est pour beaucoup de choses, mais un politicien qui s’ingère d’une manière négative parce qu’il va ailleurs pour se soigner, il faut qu’il pense aux autres qui n’ont pas les moyens de faire pareil comme lui. Les gens essaient de torpiller le système pour aller ailleurs, c’est ça les difficultés du pays. Au Cameroun ici, un médecin, c’est pour environ mille patients, alors qu’ici au Tchad, on a un médecin pour plus de vingt-huit mille personnes, et le pire dans ça est qu’il y a des médecins qui chôment.
Propos recueillis par Nadjidoumdé D. Florent
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